Agriculture avec un A comme Avenir : Quelle place pour les paysans ?
Voici un texte de Bernard Charbonneau (1910-1996) lu sur le site www.decroissance.info. Cet extrait, écrit en 1991 reste d'une actualité brulante, ici comme dans le monde entier, ainsi que le montre les résultats des élections aux chambres d'agriculture et l'échec de la Confédération paysanne.
Mais la petite paysannerie que décrit Charbonneau n'est pas morte : retour à l'autarcie, limitation des intrants et des investissements, recours à la vente directe et sutout à une autre éthique de respect de l'environnement et du consommateurs.Ces valeurs caractérisent un nombre croissant de paysans soucieux de l'avenir de leurs enfants et de leur planète.
Bernard Charbonneau esquisse une politique agricole pouvant rétablir une vraie agriculture paysanne donc respectueuse de l’environnement. Pour bien clarifier les choses il faut pour s’entendre, définir clairement le sens des mots.
Le paysan s’oppose à l’agriculteur qui celui-ci s’oppose à l’entrepreneur. Le paysan est celui qui vit des produits de sa terre. Derrière le terme de « paysan » il y a donc l’idée d’une économie de subsistance, donc auto-productive. Seul quelques produits sont vendus comme complément de l’activité du paysan. L’agriculteur est déjà une « figure moderne » naît à la fin du XVIII siècle en Angleterre lors de l’enclosure et de la restriction des usages collectifs sur les terres (vaine pâture...). L’agriculteur lui, vend la totalité de sa production sur le marché, c’est-à-dire qu’il monétise sa production, il l’a transforme en monnaie. L’agriculteur vend sa production à des bassins de consommation que sont les villes. L’émergence de la figure moderne de l’agriculteur (dans le courant du XIX siècle en France) est donc la première forme que prend la division sociale du travail. Non seulement des gens se spécialisent sur la production de certaines cultures (fin de la poly-activité, de la polyculture..) mais également des « territoires se spécialisent » par des mono-cultures. La figure et le monde du paysan ont aujourd’hui disparu. Il n’y a plus que des couples de retraités ou des petits vieux isolés habitant dans ce que les urbains appellent avec mépris le « rural profond », qui sont encore des paysans : qui vivent des produits de leur terre.
Aujourd’hui, après les différentes Purges du monde paysan orchestrées par la P.A.C. depuis 1962, ne subsiste que la figure de l’agriculteur, lui même aujourd’hui en voie de disparition au profit de la figure accomplie de toutes les politiques agricoles communes successives, l’ « entrepreneur capitaliste et aménageur du paysage ». Ces évolutions successives, du paysan à l’agriculteur jusqu’à l’entrepreneur forment la « Révolution verte » qui débute au début du XIX siècle et vient s’achever sous nos yeux au début du troisième millénaire. Elle est à la fois une révolution agricole (des techniques agricoles, des rendements...) et une révolution rurale (la désertification de territoires puis la périurbanisation : aujourd’hui 80% de la population vit sur 20% du territoire). Cette « Révolution verte » est la condition de possibilité et la matrice de notre Société-de-Croissance, sa réalisation historique est le fondement du monde contemporain urbain et consumériste. Elle est la réussite et l’accomplissement même du Rêve de tous les marchands de la Terre qui depuis Adam Smith ne pensent qu’à transformer la « valeur d’usage » en « valeur d’échange », jusqu’à faire de la Vie même une marchandise ! La P.A.C. a ouvertement et dès 1962 - sous couvert du contexte de la Guerre froide et de la nécessaire promotion de l’indépendance alimentaire de la France - passer sous les fourches caudines ce qu’il restait de la paysannerie française et de la petite propriété née sous la Révolution française. La mécanisation et motorisation, les démembrements et remembrements perpétuels, l’effort inouïe des formations techniciennes ayant pour seule fin la surenchère compétitive et la course aux rendements, voilà la Révolution agricole qu’a promu la P.A.C. En une seule génération d’agriculteurs, le modèle productiviste et son protégé, l’agriculture biologique, ont livré leurs effets et révélés leurs folles exigences : battre de records économiques en tout genre, aux prix de drastiques sacrifices de population.
La Révolution agricole vide les campagnes de ses activités autres qu’agricoles, libérant des populations contraintes d’aller chercher ailleurs d’autres activités (y compris le chômage). La place est libre pour les ronces et pour la friche dans les zones les plus déshéritées, pour de nouveaux-venus et de nouvelles mises en valeur dans les zones dotées d’une forte rente de situation.
La Révolution rurale prend le relais, englobe et prolonge la Révolution agricole. Elle consacre dans sa phase ultime, un changement radical de l’organisation socio-économique, et donc culturelle et politique, des campagnes : les territoires, dégagés de leur traditionnelle vocation nourricière, se vident des populations héritées du passé et passent sous le contrôle des populations non agricoles et des Pouvoirs Publics qui représentent leurs intérêts. Elle marque, en conséquence, le temps de la consolidation des structures de la Société-de-Croissance au sein des campagnes aménagées à l’usage de populations relevant d’une société englobante, urbanisée et tertiarisée. Sur l’espace, elle s’exprime en ondes successives qui, du périurbain densément peuplé jusqu’au rural profond désertique et voué à la jouissance esthétique de la nature (tourisme vert, parcs « naturels »...), diversifient les paysages au gré des besoins des consommateurs dont la ville rythme l’existence. Et tout ceci dans le cadre d’une stricte réglementation résultant d’une cascade de pouvoirs supranationaux, nationaux et locaux. Les villes et les capitaux remplacent les « sociétés locales » et leurs terroirs. Mais l’avenir ne peut être cet impasse planifié par tous les aménageurs d’espace et de civilisation. Toutes les contradictions du Mur qu’est la Société-de-Croissance éclatent aujourd’hui pierre par pierre. Les objecteurs de croissance dans leurs perspectives de relocalisation de l’économie par la promotion des sociétés locales, se doivent d’arracher les dents à cette P.A.C. qui ravage la Terre et proposer une nouvelle politique agricole créatrice de l’horizon du seul avenir possible.
« Plus que tout autre, la révolution écologique - écrit Bernard Charbonneau - a besoin d’une politique agricole. [...] Car, en agriculture plus qu’ailleurs, il n’est de changement qu’à partir de la reconnaissance du réel - qui n’a rien à voir avec le « fait » économique et politique divinisé. Ce qui a jusqu’ici manqué au mouvement écologique, c’est moins un but à long terme qu’un chemin pour l’atteindre ; il entrevoit vers quoi se diriger, mais voit moins bien comment. S’il sait contre quoi il se bat, trop souvent son programme se réduit à un catalogue de désirs et de rêves, illustré de quelques gadgets verts. Une politique agricole pourrait lui donner ce poids de réalité qui lui manque. [...] La transformation immédiate des pratiques où l’agriculture biologique aurait son mot à dire y est inséparable de la révolution des structures politiques et sociales. Ainsi sortirait-on enfin de ces dilemmes stériles qui opposent le changement de la vie à celui de l’Etat, la conservation à la révolution, la nature à l’homme. »
[1] Bernard Charbonneau, Sauver nos régions. Ecologie, régionalisme et sociétés locales, Sang de la Terre, 1991, chapitre 10 « Les pieds sur Terre », p.178-181. Pour un aperçu niographique de B. Chabonneau voir : http://www.globenet.org/demiller/Charbonneau.html