En attendant lundi 17 h, voici un texte sympathique de début 2000 qui annonce bien notre mouvement.
Eloge d’une paresse révolutionnaire, Roger Canac in L’Alpe n°6, Tournant de millénaire, janvier 2000, Glénat/Musée Dauphinois.(page 96-97)
Eloge d’une paresse révolutionnaire.
Foire aux pronostics ? A l’approche de l’an 2000, certains devins ont ressenti des fourmillements prophétiques. Mais encore faudrait-il trouver le sens du temps qui passe.
Je me demande plutôt si l’air de ce temps ne manifesterait pas comme une inspiration : calme étonnant d’avant la tempête ou tornade balayant l’atmosphère ?
Un évènement est venu, en cette fin d’été 1999, nous tirer par la veste. Evènement non annoncé et d’apparence anodine : un berger du causse du Larzac s’est retrouvé en prison pour avoir soutenu ses copains paysans démantelant un restaurant MacDonald en construction. Ce simple fait divers aurait pu en rester là si l’affaire n’avait pas pris une dimension disproportionnée parce que le bougre refusait de payer sa caution pour retrouver l’air libre comme n’importe quel margoulin corrompu ou corrupteur. Alors, on a vu les puissantes sociétés de Roquefort, bientôt rejointes par des syndicalistes agricoles américains (mais oui !), puis par un président de la République et un premier ministre, apporter d’une seule et même voix leur soutien à cette poignée de paysans agités. Bien dosé quand même les grands chefs qui courent derrière le tourbillon…
Il faut dire qu’en guise d’inspiration prophétique, il y avait déjà eu de la résistance sur cette terre du Larzac. Terre ingrate qui, vingt ans auparavant, préférait se livrer aux engins de labour plutôt qu’aux engins de guerre, aux troupeaux de brebis plutôt qu’aux troupes de militaires. Il s’est établi là, José Bové. Et dans son ombre se profilent la cause et le symbole. L’homme se présente comme le berger armé d’une fronde. David face au géant Goliath. Robin des Bois contre les récoltes transgéniques et les symboles de la toute puissance-commerciale et technologique de l’Amérique et de l’Organisation Mondiale du Commerce. José Bové se présente-t-il vraiment ainsi ? Non. Il est simplement poussé par une insolite tempête.
Cela ressemble fort à une jacquerie : les croquants poussés à bout par la misère mais condamnés d’avance à l’extermination ; les peuples qui ne bougent pas au risque d’être rapidement récupérés ; les exploitants agricoles envahissant routes et cités avec leurs troupeaux, mais rentrant vite dans le rang. Car les paysans n’ont plus rien à perdre. Aidés par les primes et l’assistance, ils sont rentrés de leur plein gré, la fleur au tracteur, dans la logique du système industriel, productiviste et mercantile.
Cette fois, pourtant, on a l’impression que l’enjeu a changé de nature et que paysans, agriculteurs, ouvriers, retraités, fonctionnaires, producteurs et consommateurs, tout le monde se sent concerné par la question de caractère global et de dimension mondiale. Une question qui devient alors prophétique : empoisonnement de la terre, de l’eau, des plantes, des bêtes et des hommes. Empoisonnement de la planète.
Une autre dimension apparaît. Elle est d’ordre culturel. Comme le proclame le sociologue américain Jeremy Rifkin : « La technologie de nos grands chefs a fait faillite, le marché mondialiste nous amène à la catastrophe et la fin des diversités pervertit nos nourritures. » Il s’agirait alors d’un renversement d’échelle qui verrait le monde passer du grand ensemble, de la grande surface et de l’hyper puissance, à la parcelle et au terroir en ligne directe avec l’univers.
L’information de masse devient celle de la lucidité individuelle et de la décision particulière. On nous raconte que l’agro-alimentaire est régi par une logique industrielle : production de masse et à bas prix afin de nourrir les peuples sous-développés. Le résultat est inverse parce que notre agro-industrie a tué les agricultures paysannes, aussi bien dans le tiers-monde que dans nos campagnes. On nous a parlé d’une agriculture et d’un élevage participant à l’entretien du paysage : fixer la neige des pistes de ski par des pelouses pâturées, ouvrir et animer le paysage pour l’agrément des touristes. Mais les jeunes paysans ont crié : « Jardiniers de la nature ? Imposture ! Notre métier, c’est de nourrir le monde avec de bons produits. Quantité et qualité s’opposent .Avoir plus et vivre mieux ? Dépenser est souvent en contradiction avec penser. »
On nous dit « d’aller de l’avant ».
Mais où ? On nous parle de progrès, de croissance vers le gigantisme, de la modernisation, de compétition, avec une lueur de fanatisme dans le regard comme s’il s’agissait de dogmes ou de religions (« Crois ou meurs »), et voilà que s’élèvent les libres penseurs, les résistants, les désobéissants, voire les autarciques… Et voilà qu’on les admire…Changement de sens ou de dimension. N’y a-t-il pas là des tonalités prophétiques ? Et nous voici donc en train de ralentir le train. Après mes histoires de fous du Paysan sans terre, je racontais celle, merveilleuse, des « pas pressés » parce qu’ils étaient bons vivants, en accord avec la chansonnette de Pierre Sansot et son éloge de la lenteur. Dans mon jeune âge, on se moquait d’un paysan qui ne prenait pas le temps de s’arrêter pour pisser. C’était un grand travailleur mais il n’est pas allé plus loin ni plus vite que les autres sur la charrette des morts. On aurait parfois besoin de s’arrêter pour respirer, de respirer pour admirer la campagne et penser à la vie (et pas seulement aux produits bio). Doucement le matin et pas trop vite le soir pour ménager notre carcasse.
Mais revenons à nos moutons. Comment sera le troisième millénaire dans nos Alpes ? Comme nous le ferons. Avec des signes d’aujourd’hui qui sont les chances de demain. Le chemin sera long. Raison de plus pour ne pas se presser. Ce sera, même si nous n’y arrivons pas, une marche vers Compostelle. Nous serons allégés de nos certitudes, compagnons du doute, nous arrêtant aux fontaines.
On ne peut que rêver d’un temps infiniment plus précieux que l’argent, dans une montagne qui nous apprendrait, avec son relief et ses mortes saisons, à ralentir la cadence…